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La réserve de cavalerie de la Grande Armée, aux ordres de Murat, dont faisait partie la brigade de cavalerie du Général Lasalle, surnommée "l'Infernale" ne fût engagée ni à Iéna , ni à Auerstadt. Ainsi ces deux immortelles victoires n'offrirent pas à Lasalle l'occasion de donner sa mesure, mais elles faillirent lui coûter l'honneur et même la vie. Les armées prussiennes fuyaient sur les routes de Saxe dans un désordre effroyable. Si la Garde du Roi de Prusse et les meilleurs régiments se serraient autour de leurs chefs, le reste n'était plus que cohue. La brigade de hussards donna tête baissée dans la débâcle, ramassant les prisonniers par paquets, prenant à peine le temps d'en expédier des miliers à l'arrière sous l'escorte goguenarde de deux ou trois briscards. Cependant la division de dragons Klein avait mis la main sur la place de Weissensee avant que le corps prussien de Blücher ait pu l'atteindre.C'était pour celui-ci la fin inévitable car il avait Lasalle à ses trousses et derrière, loin il est vrai, mais susceptible d'arriver à temps s'il y avait bataille, Murat avec un gros de cuirassiers et de dragons.Or pour Blücher , il fallait avant tout prendre du champ, gagner une position favorable où il put marquer un temps d'arrêt, rassembler les fuyards et, peut-être , recevoir quelques renforts, tout retard causait sa perte. "Plutôt que de forcer le passage, Blücher préfère employer la ruse. Au lieu d'attaquer, il parlemente. A Klein , bonasse, il donne par écrit sa parole qu'un armistice de trois semaines vient d'être conclu entre le roi, son maître, et l'Empereur des français. La Prusse s'avoue vaincue, elle veut traîter, son armée est écrasée ou prisonnière; les quelques milliers d'hommes groupés autour de lui sont tout ce qui a échappé au désastre; il donne l'ordre de se replier sur Berlin pour assurer la paix dans le royaume et ainsi permettre de négocier vite et bien. En conséquence il demande libre passage pour lui et ses troupes. Le Général Klein a la simplicité de croire en la parole du prussien et s'efface.
C'était le moment ou les éclaireurs de Lasalle prenaient contact avec l'arrière-garde de Blücher. Lasalle, prévenu, se porte en avant au galop. Il voit les lourds bataillons prussiens s'ébranler ert pénétrer dans la ville. D'un coup d'oeil il estime la colonne ennemie à 8.000 baïonnettes et 6.000 cavaliers.L'arrière-garde-2.000 grenadiers et une batterie-a pris sa formation de combat face à lui. Que faire? Va-t-il attaquer avec ses 700 chevaux? Ce serait vouer sa brigade à une destruction complète. Cette soi-disant tête brûlée a avant tout l'horreur du sang inutilement répandu. Il renonce. Cependant, la rivière Spree franchie par ses derniers grenadiers, Blücher se démasque et fait sauter les ponts. Lasalle ayant repris sa chasse se trouvait le lendemain, à la tombée de la nuit, à une lieue de Magdebourg, attendant les comptes-rendus des patrouilles envoyées pour tâtée la place. IL causait paisiblement avec les officiers supérieurs de ses régiments, tandis que ses hussards épuisés dormaient à la tête de leurs chevaux. Soudain, apparaît un cavalier venant de l'arrière.Le poil de son cheval fume, il vient de courir une longue course et à vive allure. C'est Lagrange, aide de camp de Murat. Lasalle se porte à sa rencontre. La main tendue. Il remarque la physionomie contrainte, l'attitude gêné de l'officier. Mon Général, Son Altesse me charge de vous transmettre cet ordre de l'Empereur. Lasalle, étonné, ouvre le pli et lit. Ses aides de camp, les deux colonels et quelques officiers se sont rapprochés, croyant à quelque mission nouvelle comme il en tombe souvent à la fin du jour. Mais il voit leur chef blémir tandis que dans sa main le papier tremble comme une feuille agitée par le vent. Qu'y a-t-il? Quel coup imprévu peut produire un tel effet sur cet homme de fer. En vérité Lasalle vient de lire son arrêt de mort: L'Empereur témoigne son mécontentement au Général de division Klein et au Général de brigade Lasalle et sa Majesté ordonne que cette marque de son mécontentement soit mise à l'ordre de l'armée, pour avoir laissé passer deux colonnes ennemies qui étaient coupées, ayant l'un et l'ordre l'extrême simplicité de croire ce que le Général ennemi Blucher leur a dit et écrit. Depuis quand est-ce par le canal de l'ennemi que l'Empereur fait passer ses ordres ? Etre accusé par l'Empereur d'avoir failli à son devoir en présence de l'ennemi est pour Lasalle une souillure que rien ne saurait effacer, sinon la mort. Adieu les rêves, adieu les espoirs. Sa vie de soldat est finie. Que lui importe, dès lors, sa vie tout court? Il est déshonoré. Dans sa tête mille pensées se heurtent en ronde vertigineuse. Toutes l'accablent. Toutes sont comme autant de béliers acharnées à faire écrouler le bel édifice de son passé. Sans une protestation, sans un geste, sans une malédiction, il se dirige vers son cheval. Les officiers, glacés d'effroi,le suivent du regard. Il le voit arracher des fontes un pistolet, l'armer, lever le canon vers sa tempe. Le Colonel Schwarz lui saisit le bras, chacun s'empresse, le supplie de se calmer. Silencieux, les dents serrés, Lasalle lutte. Lagrange, pressé de questions, expose la raison de ce désespoir et joint sa voix à celle des hussards : le Grand Duc parlera à l'Empereur, il obtiendra qu'il revienne sur ce jugement injuste. Mais Lasalle ne veut rien entendre. SI S.M. juge qu'il a démérité, si vraiment il a commis une faute à Weissensee, il est juste qu'il la paie de sa vie. Alors le colonel Marx s'autorisant de son âge, de son ancienneté, élève la voix et parle avec rudesse. Se tuer ? Mais ce serait reconnaître un tort inexistant, expier l'erreur d'un autre. Ce serait lâcher pied, abandonner ses fidèles en face des prussiens. La meilleure façon de reconquérir la confiance de l'Empereur est de redoubler l'acharnement dans la poursuite. Longtemps la lutte se prolonge entre le Général et ses officiers. Enfin Lasalle se laisse enlever son arme. -C'est bien, dit-il. Les Prussiens me paieront cela. Et ils payèrent en effet. Mais auparavant Murat, mieux informé, fit appeler Lasalle et le conduisit à l' Empereur. Celui-ci l'écouta , puis lui tira l'oreille en riant. -On m'avait trompé, dit-il. Soyez tranquille et continuez à me servir comme vous m'avez servi jusqu'ici. Lasalle ne songeait plus qu'à se venger. Il n'était pas homme à laisser traîner les choses.
Il rejoint sa brigade près de Dessau. Le plus important des corps prussiens, celui de Hohenlohe, s'est échappé vers le nord, cherchant à gagner la place forte de Stettin. Lasalle le prend en chasse. Faisant avec sa brigade des étapes de dix à douzes lieues par jour, il cherche à le gagner de vitesse. Le 25 octobre 1806, il flaire la proximité de l'ennemi et découple des coureurs à ses trousses. Hohenlohe voudrait hâter la marche de ses troupes mais celles-ci s'allongent démesurément sur les routes, semant sur leur passages traînards, caissons et bagages. Il lui faut à tout pris pendant une journée arrêter la poursuite de Murat afin de donner à son infanterie le temps de prendre du champ. La ruse n'ayant plus cours, il ne reste que la force. Il emploiera l'élite de son armée: sa cavalerie. Il a là 3.000 sabres, et des meilleurs: hussards noirs,ceux qu'on a surnommés: les "Bouchers de l'armée prussienne","Dragons de la Reine" dont les étendards ont été brodés par les mains de la belle souveraine, "Gendarmes de la Garde Royale" dont les officiers, deux mois plus tôt, aiguisaient leur sabre sur les marches de l'ambassade de France à Berlin. Voilà une fameuse troupe et qui n'hésitera pas à se faire hâcher pour assurer le salut de l'armée. Il place à leur tête le Général SCHIMMELPENNING, lui ordonne de faire front aux français à Zehdenick, de les contenir coûte que coûte jusqu'à la tombée de la nuit. Le reître s'incline. Il jure de rejeter dans la rivière tout ce qui se présentera. De fait il jouit d'une position admirable. La hauteur qui s'élève à l'est de Zehdenick descend en pente douce, tapissée de pâturages, jusqu'au Havel. En arrière sur une longueur de cinq kilomètres s'étend un bois épais que traverse la route de Zehdenick à Prentslow. Schimmelpenning masse sa troupe en bataille devant la forêt, barrant l'entrée de la route. Il place les Dragons en tête, puis les Hussards Noirs, enfin les Gendarmes. Sûr de lui, il attend paisiblementen caressant le fourneau de sa pipe en porcelaine. C'est à peine s'il retire celle-ci de ses lèvres quand, sur le coup de midi, il aperçoit les éclaireurs du 7ème hussards pointant dans les champs en deçà de la rivière. Lasalle, lui, exulte, et sa joie gagne ses deux régiments.Ceux-ci ont partie lié avec leur général. Sa vengeance est la leur et ils poussent des vivats en voyant sur le fond roussâtre des bois s'aligner cette lourde troupe aux habits verts et bleus, aux cuirasses d'argent, aux dolmans noirs zébrés de blanc. Les sabres ont surgi des fourreaux comme d'eux-mêmes. Mais Lasalle reste lucide.Il conserve le sourire mais garde sa lame dans sa gaine et apaise cet enthousiasme de la main. En somme la situation est loin d'être brillante. Il a derrière lui 400 hommes à peine; le reste est dispersé au diable en de multiples patrouilles; les chevaux, partis d'Oranienburg à l'aube, viennent de faire sept lieux sans souffler. Attaquer maintenant serait une insigne sottise alors que Murat marche dans son sillage et ne peut tarder à l'appuyer. Il envoie une estafette prier le Grand Duc de forcer l'allure. Jusque-là il jouera au plus fin avec ces têtes de bois. Avant tout il ne faut pas renouveler l'erreur de Wiessensee. Il faut tenir sur l'autre rive les débouchés de Zehdenick et chasser de la localité les deux escadrons de Hussards Noirs.
"-Chef d'escadron Méda ! L'ancien gendarme de la convention accourt au galop et, raide et noueux comme un vieux cep de vigne, salue son chef. C'est lui qui purgera Zehdenick de la vermine noire. Aussitôt dit, aussitôt fait. Méda, avec son escadron du 7ème, pénètre au galop dans le bourg, culbute les 300 prussiens qui l'occupent, passe le pont et prend fièrement position de l'autre côté. Lasalle le rejoint sans délai et déploie ses 400 cavaliers en face des 3.000 hommes de Schimmelpenning. Celui-ci éclate d'un gros rire: fort bien, Messieurs les français, montez donc jusqu'ici, on vous attend, nous savons ce qu'il vous faut, c'est cette belle route dans la forêt pour courir sus à notre armée, vous serez reçus de belle façon. Et il se carre, massif. Lasalle rit dans sa moustache, l'immobilité des Prussiens le comble d'aise.Il donne à l'ennemi l'impression d'un homme disposé à l'attaque. Enfin vers 3 heures, une haute poussière ou brillent des éclairs de cuivre s'élève vers l'ouest. Ce sont les têtes de colonnes de la division de dragons Grouchy, laquelle arrive à toute bride. Alors Lasalle n'attend plus.D'un geste large, il met son sabre turc au clair.Vive l'Empereur! Schimmelpenning haranguait ses troupes pour les exiter au combat, son discours est coupé net. Déjà l'ouragan déchaîné par Lasalle est sur lui. Les Gendarmes de la Reine ne tentent aucune défense et prennent au plus vite le chemin de la forêt. Ils se précipitent sur les régiments massés derrière eux et y sèment !a panique. Et voilà toute la gendarmerie prussienne éperdue s'engouffrant dans le défilé, roulant comme un torrent sur la route de Templin. Fuite homérique.
Les 400 hussards de Lasalle ne semblent ne faire qu'un même régiment avec les dragons de la Reine, mais un régiment dont les hommes seraient divisés par une haine fratricide. Les sabres courbes se heurtent aux lames droites, les rangs mêlés se livrent de furieux combats.La partie n'est cependant pas égale tant est grand l'ascendant du poursuivant sur le fuyard. Bientôt même les hussards aux pelisses vertes et blanches atteignent les derniers hussards noirs et les Bouchers de l'armée prussiennes sont eux-mêmes débités à grands coups de tranchant. Qui ne rend pas son sabre est abattu sur le champ. Dès le début de la charge Schimmelpenning a reçu un mauvais coup sur le crâne et dort de son dernier sommeil. Le colonel des dragons de la Reine est prisonnier ainsi que le major des hussards noirs et le hussard Studer, du 7ème, vient de s'emparer du fameux étendard brodé par la reine Louise.
Lasalle, tout en jouant du sabre, ne perd pas son sang-froid; il se rend
compte du désordre où est sa brigade. Ses hommes sont noyés dans le flot des
fuyards. Plus de cohésion , plus de rang, plus d'unités constituées .Que trouvera-t-on
à la sortie du bois ? Il ne peut songer cependant à arrêter ou à remonter le
courant, mais il se tient prêt à tout évènement.A juste titre.Au bout de cinq kilomètres de bois, la route s'étale dans un pays plat, dénudé,
où le régiment des gendarmes, non entamé, s'est prestement ressaisi. Déjà son
colonel a fait faire demi-tour à ses escadrons et va charger à son tour. D'un
bon Lasalle franchi le fossé et se jette à droite de la route.
"-A moi, mes braves!"
A sa voix les hussards tirent sur la bride, se dégagent, courent se ranger
derrière leur général. Heureuse initiative. Derrière eux débouchait au galop
la 1ère brigade de la division Grouchy. Ce que voyant les gendarmes n'attendent
pas et détalent. Promptement rejoints, ils sont eux aussi, vigoureusement sabrés.
Ainsi prit fin l'affaire de Zehdenick.haut
Le soir même Murat écrivait à l'Empereur:"...Le Général Lasalle a
bien effacé la journée de Weissensee."
Ce n'était pas l'avis dudit Lasalle.
Il lui restait un arriéré de compte et
il était décidé à le régler.
Le lendemain au petit jour, Lasalle se lance sur la piste d' Hohenhole.
" Dans l'armée prussienne règne la plus affreuse démoralisation.Un seul espoir soutient encore les chefs de la troupe: échapper ce jour là une fois de plus aux français, gagner Prentzlow avant eux et le lendemain trouver un salut, au moins momentané, derrière les murailles et les canons de Stettin. Les nouvelles apportées par les fuyards de Zehdenick avaient le comble à l'angoisse du Prince et de ses généraux. L'arrivée pendant la nuit d'un renfort de cavalerie amené par le Prince de Schwerin leur avait cependant rendu quelque espoir.
A la nuit tombante, les prussiens fourbus atteignent les faubourgs de Prentzlow par la route de Schönermarck au moment où les éclaireurs de Lasalle arrivent par le sud. Mais Murat avec le gros de la réserve passe la nuit à Zehdenick, à douze lieues de là.
PRENTZLOW haut
Des collines dominant Prentzlow, les hussards comptent les milliers de feux allumés dans la plaine; partout leurs patrouilles se heurtent à de forts avant-postes d'infanterie. Pas de doute l'armée prussienne est là. Demain elle passera Prentzlow et fera sauter les ponts de l'Ucker; le soir en forçant l'étape elle peut être à Stettin; comme Blücher, Hohenlohe aura glissé entre les mailles du filet.
Lasalle envoie à Murat estafette sur estafette, le supplie d'accourir pour saisir les prussiens à l'aube. A l'appel de son commandant d'avant-garde, le grand duc de Berg saute du lit, alerte les divisions de dragons Beaumont et Grouchy qu'il a sous la main et monte à cheval à une heure du matin. Dans la nuit, par les routes défoncées, il se hâte autant que le lui permet l'état des chevaux harassés par deux semaines de poursuite et de combats.
Lasalle de son côté compte les heures, calcule les chances. Par bonheur le
jour est tardif en cette fin d'octobre et les prussiens sont recrus de fatigue.
Il se jure de retarder leur marche de tout son pouvoir.
Avant même que l'aurore est teintée le ciel, il est à cheval à la tête de
sa brigade. A ses pieds les feux brillent encore mais on entend les tambours
et les fifres sonnant la diane, auxquels s'ajoutent les jurons de feldwebels
s'efforçant à coups de canne se faire lever leurs hommes. Dans la grisaille
de l'aube les compagnies se forment lentement, les attelages commencent à démarer.
Et bientôt le mouvement s'accentue. Déjà une colonne de grosse cavalerie a pénétré
dans la ville. L'infanterie s'ébranle en bon ordre et Murat n'arrive pas.
Lasalle,hors de lui, ordonne à un escadron de se déployer en tirailleurs
et d'exécuter des feux sur la colonne. Piètre intervention mais qui détermine
néanmoins quelques flottements dans le corps ennemi. Hohenlohe et son état-major
s'inquiètent; on les voit virevolter dans la plaine, hâter la marche des uns,
prescrire aux autres de faire face. Finalement six pièces sont mises en batterie
et ouvrent le feu sur les hussards. Lasalle impassible ne s'écarte pas d'un
sabot de cheval.
Enfin voici Murat. Il a devancé les dragons au galop et serre la main de
Lasalle. Bravo, rien n'est perdu. Un tiers à peine de l'armée prussienne n'est
entré dans la ville. Il va faire contourner celle-ci par Grouchy qui passera
la rivière comme il pourra. Lui-même attaquera avec la division Beaumont. Mais
Lasalle ne l'entend pas ainsi. Pourquoi attendre? Lui, Lasalle doit être le
premier à marcher pour régler sa dette. Maintenant qu'il est sûr d'être appuyé,
il va charger tout de suite sur la porte par où s'écoule la colonne prussienne.
Murat approuve.
Aussitôt Lasalle lance le 7ème Hussard sur la batterie ennemie et , se mettant
à la tête du 5ème dévale en une charge folle, renverse l'infanterie teutonne
qu'on lui oppose, aborde les bataillons en marche, les sabre et entre pêle-mêle
avec eux dans la ville où continue le carnage.
Pris en queue par les chasseurs de Milhaud, coupé en deux par Lasalle, attaqué
en tête par Grouchy et de flanc par Beaumont, Hohenlohe demande grâce.
Et devant les 16 régiments du grand -duc de Berg
l'armée vaincue défile, dépose
ses armes. Les princes de Hohenlohe, Auguste-Ferdinand, Tauezien, de Schwerin,
16.000 fantassins, 6.000 cavaliers, 45 drapeaux, 60 pièces de canon, tel est
le butin de la journée.
Il ne suffit pas à Lasalle. Seuls de l'armée de Hohenlohe quelques régiments de cavalerie, entrés les premiers dans Prentzlow ont pu s'échapper. Il les lui faut.
Il monte à cheval dans la nuit, et suivi de sa fidèle brigade se jette à leur poursuite. Il les atteint à Locknitz et fait aussitôt déployer ses escadrons.
La colonne ennemie s'arrête et fait front. Outre le corps des cuirassiers du roi, il y a les régiments de Henckel, comte de Halzndorff, comte de Boeting et le régiment de Hegseck, près de 4.000 cavaliers d'élite sous le commandement du colonel Poser. La brigade de Lasalle éprouvée par les deux affaires précédentes ne compte guère plus de 500 sabres.
Mais Lasalle paie d'audace. Il somme le colonel Poser de mettre bas les armes. Murat, affirme-t-il, le suit de près; s'il ne se rend pas, lui et ses hommes seront passés au fil de l'épée. L'abattement des Prussiens est tel qu'ils acceptent de capituler. Et les six magnifiques régiments défilent en pleurant devant les 500 hussards francais.
La satisfaction de Lasalle n'est pas entière. A ses yeux, il est vrai, les résulats obtenus depuis Weissensee liquident sa dette envers l'Empereur, mais il a encore une affaire personnelle à régler, affaire d'honneur... Certes, il aurait grande liesse à la liquider sur le pré, l'épée ou le sabre à la main, mais la chose est interdite. Faute de mieux il la portera sur un autre terrain. C'est son compte particulier avec Blücher.
Or Blücher tente de gagner la Poméranie orientale et n'a plus qu'une porte de sortie sur l'Oder: STETTIN .Il s'agit de la lui fermer. C'est d'ailleurs vers elle que Murat, appuyé par le corps de l'armée de Lannes, dirige la réserve de cavalerie, mais cette lourde masse ne s'avance qu'avec lenteur. Lasalle sans se soucier de rester collé à elle, prend son vol vers Stettin.
Le 30 Octobre au crépuscule il atteind les hauteurs dominant la place. Eclairée par le soleil couchant,elle semble illuminée pour une fête. Sur la rive gauche du fleuve, large comme un bras de mer, elle est un bloc de pourpre encartré dans sa ceinture de fortifications. Le château, l'arsenal, les églises dominent l'enchevêtrrement des toits et, à l'est, on devine son port immense à la forêt des mâts où flotte le pavillon de la marine royale britannique, grande pourvoyeuse de l'armée prussienne. Après les longues chevauchées au travers d'un pays ravagé par les troupes en déroute, Stettin offre une impression de richesse, de force et de paix. A sa vue, les hussards poussent des vivats. haut
Lasalle s'est arrêté et, avec avidité, embrasse d'un seul regard tous les
plans de ce vaste tableau. Quelle tentation! Avoir à portée de la main ces portes,
ces ponts, ce couloir vers l'est et ne pouvoir, faute de moyens, s'en constituer
le gardien et tirer le verrou!...Si Blücher force sa marche, il peut atteindre
Stettin dans la nuit ou le lendemain matin. Les hussards français-gendarmes
chargés de le prendre au collet- seront-ils réduits à lui rendre les honneurs
et à regarder défiler devant eux les derniers bataillons de l'armée prussienne?
Car enfin, ce n'est pas avec 500 cavaliers que l'on donne l'assaut à une place
forte, ni qu'on attaque un corps d'armée comme celui de Blücher, comptant une
vingtaine de mille hommes et 60 canons.Pendant quelques 24 heures cependant,
ils vont devoir attendre là, le sabre au fourreau, quoi qu'il arrive. Observer,
et au besoin rendre compte, tel est le seul rôle qu'ils pourront jouer.
Lasalle, immobile, ne peut détacher son regard de cette proie interdite.
Le soleil s'est couché derrière les collines; la ville s'évanouit dans l'ombre.
Tout à coup de brefs éclairs brillent sur les remparts, l'air est coupé de sifflements,
et quelques boulets viennent éclater sur la pente descendant vers la ville,
à quelques toises de la ligne des hussards.Lasalle est resté coi, mais la colère l'empoigne. Cannoner les cavaliers
de l'Empereur! Ces faquins ont trop d'outrecuidance. Outrage insupportable.
Une idée l'obsédait sans qu'il osât se la formuler nettement tant elle lui paraissait
folle, elle prend consistance, s'impose à lui.
"-Colonel Schwarz!
Le commandant du 5ème Hussard accourt.
-Colonel Schwarz, prenez un officier et un trompette et rendez vous à Stettin.
Sommez la place de se rendre. Ordre de S.A. le Grand Duc de Berg."
L'officier interpelé demeure pantois. Son général a-t-il perdu la raison? Comment prendre au sérieux une injonction pareille? On ne fait pas capituler devant deux régimentd de cavaliers fourbus, anémiés, réduits au deux tiers de leur effectif, une ville forte de vingt-cinq mille âmes, solidement bastionnée et palissadée et pourvue d'une formidable artillerie. Ce serait vouer au ridicule un lieutenant de l'Empereur.
Schwarz dabord n'a pas bronché, mais il distingue soudain dans les yeux de
Lasalle une étincelle étrange, un regard tellement transformé qu'il croirait
y voir le fait d'une inspiration surnaturelle.L'acte qui lui paraissait insensé
l'instant d'avant, lui semble logique, inévitable; il est soulevé par cet
enthousiasme qui empoigne le soldat impérial aux heures difficiles et lui fait
réaliser l'impossible. Il est prêt.
"-Partez, ordonne Lasalle"
Et il précise;
Même conditions qu'à Prentzlow. Accordez les honneurs de la guerre, mais
la garnison sera envoyée en France et les officiers prisonniers sur parole.
Si la place ne capitule pas sur le champ, les conditions seront tout autres.
Et, devant la brigade hilare, le colonel de Schwarz descend lentement vers la ville accompagné d'un capitaine de son régiment.Devant lui un trompette sonne des appels à intervalles rapprochés.Aussitôt Lasalle est pris d'une sorte de fièvre. Puisqu'il paie d'audace il faut jouer la comédie jusqu'au bout, improviser la mise en scène. Il n'a avec lui qu'un caisson de cartouches. Il va l'utiliser pour figurer l'artillerie. Il donne l'ordre à un sous-officier de lui faire suivre au galop la ligne des crêtes, de disparaître ici pour reparaître un peu plus loin. Dans la nuit presque close l'essentiel est de faire beaucoup de bruit avec de la feraille et des roues, quitte à crever les chevaux et à briser la voiture. haut
Quant à sa brigade, il lui fait faire demi-tour, la dissimule dans un pli de terrain et, là, distribue les rôles. Chaque chef d'escadron emmènera son unité sur un point du pourtour de la place, la fera profiler sur les hauteurs de manière à donner l'impression de nombreuses colonnes surgissant de toute part. Et surtout que les hommes, arrivés à portée de la voix crient à pleins poumons: Vive l'Empereur!
"Aussitôt la farce se déclenche et les officiers se multiplient .En peu de temps les hauteurs à l'ouest et au sud de Stettin ont véritablement l'air d'être couronnées de nombreuses troupes. Alors Lasalle, en compagnie de ses aides de camp s'installe au coin du feu dans une maison proche de Stettin. Pour tromper l'attente on organise une partie de pharaon.
Cependant une frayeur panique régnait dans la ville. Dans les rues de Stettin étaient passés quelques rescapés apportant la nouvelle du désastre. On avait vu des officiers de Blücher prescrire au gouverneur de repousser coûte que coûte les attaques des français jusqu'à l'arrivée de l'armée prussienne.
Les paisibles bourgeois poméraniens ne montraient qu'un piètre enthousiasme devant ces prémices de batailles. Le succès de l'armée royale n'allait-il pas se faire aux dépens de leurs biens et peut-être même de leurs vies?
Depuis un mois, toutes les places fortes devant lesquelles s'étaient présentés les français: Leipzig, Dessau, Magdebourg, Spandau, n'avaient offert qu'une piètre résistance, et ils ne voyaient pas la nécessité de faire écraser leurs maisons et leurs entrepôts par l'artillerie et de subir les horreurs d'un assaut pour un résultat somme tout problématique.
le baron Von Romberg refuse tout d'abord de capituler , il fit silonner la ville de multiples patrouilles afin d'afficher sa volonté de résister à outrance.
I l n'eut pas longtemps à attendre. Le canon s'était tu depuis peu quand le commandant du front de défense lui fit annoncer l'arrivée de deux parlementaires. Ceux-ci, les yeux bandés, attendaient ses ordres à l'avancée de la porte de Berlin. La nouvelle se répandit semant la consternation.
Les généraux prussiens dont le baron Von Romberg se réunirent arborant leurs grandes tenues, le torse bombé. Cette superbe était tempérée par un certain émoi: ces diables de français n'avaient-ils pas en quelques semaines mis à terre l'armée prussienne? haut
Le Colonel de Schwarz fut introduit.Grand, sec, bien pris dans la courte pelisse blanche parsemée d'or, il entra d'un pas vif, faisant sonné ses éperons et son sabre..Il s'arrêta à quelques pas du gouverneur et salua d'un geste hautain. Invité a s'asseoir, il refusa.Sa mision était simple.50.000 hommes de S.M. l'Empereur accouraient à marche forcée; l'avant -garde déjà encerclait la ville.Il venait de la part de S.A. le Grand Duc de Berg, commandant l'armée , proposer une capitulation honorable dont il exposa les conditions brièvement. Il exigeait cette capitulation immédiate.
La réponse qui parvient à Lasalle par l'intermédiare de Schwarz est négative, le gouverneur a déclaré qu'il défendrait la place jusqu'à la dernière goutte de son sang. Sur ordre de Lasalle le Général Schwaz doit retourner sur le champ à Stettin et annoncer que la ville, si la capitulation ne s'est pas exécutée le lendemain à huit heures, sera bombardée, prise d'assaut, la garnison passée au fil de l'épée et la ville livrée au pillage pendant 24 heures.
A 1 heure du matin le colonel Schwarz était de retour, le baron Von Romberg (gouverneur) avait signé tout ce que Lasalle exigeait. Le lendemain dès 6 heures du matin, des détachements français prendraient possession de la porte de Berlin et du pont sur l'Oder.
Lasalle, ayant lu le texte signé , ajouta de sa main: Avant le défilé, les pierres à feu des fusils seront remplacées par de fausses pierres en bois.
Lasalle n'était pas sans inquiétude sur la fin de cette mirifique aventure. Il fait parvenir un message à Murat pour lui demander des renforts pour le lendemain matin. La faiblesse de ses troupes(500 hussards) lui fait craindre un retournement de situation et que les troupes prussiennes ne crient à la trahison et que tout ceci ne se termine par une nouvelle occupation de la ville.
Le lendemain, bien avant le jour, les régiments sont à cheval et se rapprochent de la place.aucun renfort n'est encore signalé et les hussards eux-mêmes, devant cette formidable gageure, ne sont pas sans éprouver quelque appréhension. Lasalle, lui, a retrouvé son insouciance habituelle. Il est sûr de la réussite.A 6 heures, les deux compagnies d'élite se présentent devant la porte de Berlin où les attendent les officiers prussiens.
Lasalle caracolant devant sa brigade montre sa tête des meilleurs jours. Il fait ranger ses deux régiments en bataille sur une ligne perpendiculaire à celle des fortifications.Les carillons de la ville sonne 8 heures. Maintenant dans la ville, tambours, fifres et musiques exécutent une marche militaire, le bruit se rapproche.Peu à peu le soleil perce la brume. Lasalle s'est redressé, il fixe l'ouverture béante de la voûte.Voici d'abord le vieux baron von Romberg, à ses côtés l'aide de camp de Lasalle envoyé à sa rencontre, puis l'Etat-Major du gouverneur, puis la musique du 1er grenadier poméranien. Les troupes suivent, magnifiques, dans un ordre parfait.
Le gouverneur s'approche , le chapeau à la main, se nomme et adresse au vainqueur un petit discours bien tourné, il rend la ville pour lui éviter les horreurs du bombardement et recommande la population à la générosité du très honoré Général Lasalle; pour ce qui concerne la cérémonie des honneurs, il est à ses ordres.
Lasalle le remercie avec bonne grâce et le prie de se placer à droite. Le défilé commence, solonnel, compassé.
Dès qu'un bataillon a défilé, chaque soldat jette son fusil à la gauche des hussards.Lasalle félicite le baron de l'alignement des troupes. A la dérobée Lasalle jette un regard du côté de Möhringen, que fait donc Murat?, comment va-t-il prendre possesion de la place avec 500 hussards? Tout à coup la situation se retourne,une agitation se produit parmi les troupes: les 2.000 soldats courent vers les armes abandonnées; alors Lasalle donne imperceptiblement l'ordre au colonel du 7ème hussard de réagir: le régiment s'ébranle au galop, aborde de flanc la collonne et la renverse.Pas un prussien ne tente de résister.Les troupes en train de défiler ont marqué un instant d'hésitation,les rangs ont oscillés, esquissé un mouvement de reflux, mais sous les regards des hommes du 5ème hussards, impassibles, elles ont repris leur marche.Le général gouverneur s'excuse avec de grands coups de chapeau. Lasalle sourit d'autant plus qu'il vient d'apercevoir sur la route, les premières compagnies d'un régiment d'infanterie légère qui accourent au pas de charge.C'est la tête de colonne de la division Victor.
Dès lors cette fastidieuse cérémonie excède Lasalle. Il a donné Stettin à l'Empereur.Vive l'Empereur! Il passe le commandement au général Victor et saute à cheval. Le général von Romberg le retient et lui offre une pipe en porcelaine enrichie de pierreries.
Six jours plus tard, Lasalle rejoint Blücher à Lubeck, charge son arrière-garde et lui enlève un guidon et 200 hommes.Le lendemain Blücher capitulait entre les mains de Murat.
L'empereur, faisant allusion à l'affaire de Stettin ecrivit au grand Duc de Berg: "Si vos hussards prennent des places fortes, je n'ai plus qu'à licencier mon corps du génie et à faire fondre ma grosse artillerie".La Grande Armée entière était de cet avis et le soldats n'appelèrent plus désormais la brigade de Lasalle que l'Infernale.
Ensuite le 5ème hussard revint par petites étapes à Berlin afin d'y goûter
un repos bien gagné. Murat proposa le colonel Schwarz à l'Empereur pour qu'il
fût nommé général de brigade. Le colonel de Schwarz ne devait pas tarder à recevoir
cette récompense si bien méritée.
Extrait du livre dont est également tiré le portrait du Général Scharwz ::Nos vieux houzards par Marcel Dupont Editions Berger-Levrault (1933).